Sécurité : pourquoi la gendarmerie sénégalaise mise sur des véhicules anti-émeutes turcs controversés


Alors que l’élection présidentielle de 2024 s’annonce sous haute tension, le président Macky Sall semble vouloir muscler la capacité de réponse des forces de sécurité. Une enquête menée par Les Échos révèle que la gendarmerie sénégalaise a signé un contrat stratégique mais controversé avec l’entreprise turque Nurol Makina pour l’acquisition de véhicules blindés et anti-émeutes.
Selon des documents obtenus et des sources proches du dossier, la commande porte sur deux types de véhicules : l’Ejder Yalcin 4×4, un véhicule blindé de combat, et l’Ejder Toma, conçu pour la gestion des émeutes. Ces véhicules, équipés de tourelles ouvertes à la demande de la gendarmerie sénégalaise, devraient être livrés en deux phases : un premier lot en mars et un second en avril ou mai 2025.
Un contrat stratégique mais critiqué
L’entreprise Nurol Makina, bien que désormais active dans l’industrie de la défense, est une société qui s’est reconvertie récemment dans ce domaine. Créée en 1976, elle s’est initialement spécialisée dans les projets industriels clés en main avant de pénétrer le secteur militaire. Le modèle Ejder Yalcin, malgré sa commercialisation dans quelques pays comme la Tunisie, la Libye ou encore le Kazakhstan, reste loin des références les plus prisées au niveau mondial. En 2017, la Tunisie a été le premier pays à signer un contrat d’exportation pour ces véhicules. À ce jour, environ 500 unités ont été commandées dans le monde, un chiffre modeste par rapport aux acteurs dominants de cette industrie.
Les critiques se multiplient sur le choix de ce fournisseur, certains experts pointant des performances encore perfectibles et un manque de robustesse éprouvée en contexte opérationnel complexe. Cette situation pose la question de la rigueur des critères ayant motivé la sélection de ce prestataire par la gendarmerie sénégalaise.
Formation et préparation : un pari sur l’efficacité
Dans le cadre de ce contrat, des agents sénégalais ont été formés directement dans les installations de Nurol Makina pour maîtriser l’utilisation de ces véhicules. L’Ejder Yalcin se distingue par sa coque en forme de V, conçue pour protéger contre les mines et engins explosifs improvisés, ainsi que par une ergonomie permettant d’accueillir jusqu’à 11 personnes. De son côté, l’Ejder Toma, spécialisé dans le contrôle des foules, est conçu pour intervenir rapidement face aux désordres civils.
Une militarisation de la sécurité publique ?
Cette acquisition s’inscrit dans une stratégie plus large visant à prévenir d’éventuelles violences liées à la présidentielle de 2024. Cependant, elle soulève des interrogations sur une possible militarisation des forces de sécurité publique. Ces nouveaux équipements, associés à une répression déjà critiquée pour ses abus lors des précédentes manifestations, risquent d’accentuer les tensions entre citoyens et forces de l’ordre.
En outre, les « dragons » de la police, véhicules anti-émeutes utilisés lors des troubles récents, ont suscité une vague d’indignation en raison des bavures policières. Le renforcement de l’arsenal de la gendarmerie avec des véhicules similaires pourrait raviver les craintes d’une gestion disproportionnée des manifestations.
Opacité autour du marché
Le contrat entre la gendarmerie sénégalaise et Nurol Makina demeure entouré d’une certaine opacité. Le montant total de l’accord, ainsi que les conditions d’acquisition, n’ont pas été rendus publics. Cela soulève des questions légitimes sur la transparence de l’attribution de ce marché et sur l’adéquation du choix des équipements aux besoins réels des forces de sécurité sénégalaises.
Enjeux et perspectives
Alors que les tensions politiques s’intensifient à l’approche de l’élection présidentielle, la commande de ces véhicules pose des défis majeurs. Si leur efficacité opérationnelle reste à prouver, leur utilisation devra s’inscrire dans un cadre strict, respectueux des droits des citoyens. Les dérives potentielles liées à l’usage de ces équipements, dans un contexte de crise sociopolitique, pourraient entacher davantage l’image des forces de sécurité sénégalaises.
L’opinion publique reste en alerte face à ces investissements, qui traduisent une volonté de l’État de ne rien laisser au hasard. Mais une question demeure : ce renforcement de l’arsenal de la gendarmerie garantit-il réellement la sécurité ou risque-t-il d’attiser les tensions ?
Sidy Djimby NDAO
