A Paris : Barthélémy Dias adoube Diomaye et trace une ligne rouge à Ousmane Sonko

En visite en France pour présenter son mouvement Sénégal Bi Nu Bokk, Barthélémy Dias a rencontré les Sénégalais de la diaspora dans une série de réunions à Paris, Mantes-la-Jolie, Beauvais et Bagnolet. Très offensif contre le régime actuel, l’ancien maire de Dakar a fustigé l’« incompétence » du gouvernement, affiché son ambition pour 2029, voire avant, et lancé un avertissement clair sur le retour d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale. Compte rendu d’un discours politique qui marque un tournant.
Il n’est pas venu faire du tourisme politique. Barthélémy Dias a choisi de lancer à Paris la phase internationale de son mouvement Sénégal Bi Nu Bokk avec la volonté assumée de créer une dynamique de fond, qui dépasse les frontières. Pour lui, la diaspora n’est pas un simple vivier électoral à activer tous les cinq ans : elle est une « composante stratégique » du combat politique à venir.
« Cette diaspora est très, très importante ici en France. Elle est composée de presque un demi-million de nos compatriotes », martèle-t-il devant une salle conquise. Le ton est posé, mais le message est clair : le mouvement qu’il porte a vocation à s’implanter durablement à l’étranger. La France en est la première étape, mais pas la dernière. Italie, Espagne, Allemagne, Suisse, Canada, États-Unis, Afrique : le programme est tracé. Dias parle d’« implantation politique », pas de campagne éclair. Il veut faire de chaque Sénégalais de l’extérieur un relai d’influence, un levier d’organisation, un acteur de l’alternance à venir.
Une diaspora désabusée, un peuple en désillusion
Barthélémy Dias n’a pas cherché à édulcorer le bilan des derniers mois. Au fil des réunions tenues dans plusieurs villes françaises, il a senti monter une colère froide, parfois mêlée de résignation. « Les Sénégalais sont déçus. Ils sont déçus pour certains, d’autres expriment des regrets », explique-t-il. Pour lui, cette déception porte autant sur les pratiques du pouvoir que sur les espoirs trahis par l’élection présidentielle de mars 2024.
L’homme ne cache pas sa cible. Il cite nommément le Premier ministre, Ousmane Sonko, comme l’incarnation d’un régime qui s’effondre déjà sur ses propres contradictions. Le rappel est incisif : « Le Premier ministre actuel a lui-même dit lors d’un Conseil des ministres que ce régime est incompétent et incapable. » Une attaque au vitriol, formulée avec une rigueur stratégique. Pour Dias, cette crise d’autorité n’est pas qu’une faiblesse politique : c’est un péril national. Et il en appelle à la lucidité collective : « Le Sénégal est en danger. »
2029, ou avant : une alternance qui ne saurait attendre
Interrogé sur l’échéance présidentielle de 2029, Barthélémy Dias répond sans détour : ce calendrier officiel n’est qu’un décor. Ce qui se joue, selon lui, pourrait survenir bien plus tôt. « Beaucoup de choses vont se passer bien avant 2029 », annonce-t-il, sans donner plus de détails. Mais ses mots résonnent comme une anticipation politique assumée. Il ne s’agit pas d’un vœu pieux, mais d’un constat d’instabilité. Une phrase résume son diagnostic : « La crise au sommet de l’État est constatée par tous.
Dans l’esprit de l’ancien maire de Dakar, le Sénégal entre dans une période charnière. Et cette période requiert une opposition « structurée, déterminée et engagée ». L’objectif est clair : remettre en mouvement un bloc politique alternatif, capable de reprendre l’initiative face à un pouvoir qu’il juge « impuissant et en perte de légitimité ». Une manière de remettre le peuple au centre, à travers un appel à l’action : « Les Sénégalais doivent se préparer à une prochaine alternance bien avant 2029. »
Ligne rouge : l’éventuel retour de Sonko à l’Assemblée
L’un des points les plus sensibles de cette tournée a été la question du retour possible d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale, évoqué avec insistance par certains de ses partisans depuis la réhabilitation politique post-2024. Sur ce point, Barthélémy Dias a été tranchant, presque brutal dans le verbe.
« Dans cette République, il a été dit que quand vous êtes définitivement condamné, vous perdez votre mandat de parlementaire », martèle-t-il. Il accuse ouvertement Ousmane Sonko d’avoir été définitivement condamné par la Cour suprême, tout en déplorant les attaques de ce dernier contre la magistrature. Et il rappelle que lui-même a été destitué de façon, selon lui, « totalement illégale » sans qu’il ne s’en plaigne outre mesure. Mais ce qu’il ne tolérera pas, dit-il, c’est l’impunité sélective. « On n’acceptera pas que certains soient soumis aux lois, et que d’autres pensent qu’ils ont un traitement particulier. »
L’avertissement est lancé avec une rare fermeté : « Ou bien je le trouve dans l’Assemblée nationale, ou bien on le trouve dans l’Assemblée pour le sortir de l’Assemblée. » La formule claque. Elle évoque une résistance sans concession. Elle évoque aussi le souvenir du 23 juin 2011, lorsque des Sénégalais étaient descendus dans la rue pour s’opposer à une réforme constitutionnelle jugée scélérate. « Toutes les conditions sont réunies pour qu’on refasse ce qu’on avait déjà fait. Et on le refera », prévient-il.
Le message à Diomaye : entre prière et pression
S’il cible frontalement Sonko, Barthélémy Dias réserve un ton plus nuancé au président Bassirou Diomaye Faye. Il ne le critique pas directement, mais l’exhorte à sortir du silence, à assumer ses responsabilités, à endosser pleinement son rôle de garant des institutions. « S’il décide, pour une raison qui lui est propre, de ne pas assumer ses responsabilités, il n’y a pas de souci. Mais il prendra la responsabilité de mettre le Sénégal dans le chaos. »
La mise en garde est enveloppée dans une forme de piété républicaine : « Nous prions le bon Dieu de pouvoir aider l’actuel président à assumer ses responsabilités. » Mais le fond reste politique : c’est une pression nette sur le chef de l’État pour qu’il rompe avec l’ambiguïté, qu’il clarifie les rapports entre l’exécutif et le législatif, qu’il tranche dans le dossier de la réhabilitation politique de Sonko.
Une opposition de génération
« Nous sommes de la même génération. Et il est très loin de nous impressionner. » La pique est personnelle, mais elle dit quelque chose d’une fracture générationnelle qui couve au sein même de l’opposition sénégalaise. Barthélémy Dias a longtemps été perçu comme un allié d’Ousmane Sonko, au sein de Yewwi Askan Wi. Mais il en est aujourd’hui l’un des critiques les plus virulents. Ce divorce politique révèle une reconfiguration souterraine, où chacun veut incarner le leadership du « changement » à venir.
Dans cette perspective, Sénégal Bi Nu Bokk apparaît comme l’instrument d’une nouvelle offre politique, qui refuse aussi bien le pouvoir actuel que l’idée d’un retour à l’opposition classique. Une troisième voie ? Peut-être. Mais surtout, un positionnement qui ambitionne de fédérer une base populaire désorientée, en quête de clarté, de repères, et de perspectives concrètes.
Barthélémy Dias n’a pas encore officiellement déclaré sa candidature pour 2029. Mais il se positionne clairement dans l’axe de cette échéance. En tournant le dos à la confusion ambiante, il veut incarner une parole ferme, structurée, radicale dans la forme mais républicaine dans le fond. Sa tournée en France marque une étape importante : celle où l’opposition ne se contente plus de dénoncer, mais commence à organiser son propre agenda.
La diaspora, premier cercle de cette mobilisation, est appelée à devenir une force de relais et d’impulsion. Le message est passé : pour Barthélémy Dias, l’heure n’est plus à l’attente. Elle est à la reconquête.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France











