Justice

Enquête sur les morts de 2021 à 2024 : la justice s’empare enfin des dossiers sanglants

des jeunes sénégalais manifestent après l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko en mars 2021
des jeunes sénégalais manifestent après l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko en mars 2021

Saisie par le ministre de la Justice, la justice sénégalaise ouvre officiellement une enquête sur les dizaines de morts survenues lors des manifestations politiques entre 2021 et 2024. Une avancée historique qui pourrait, pour la première fois, engager la responsabilité de hauts responsables de l’État.

Le silence officiel qui entourait les dizaines de morts survenues lors des manifestations politiques de ces dernières années au Sénégal vient enfin de se briser. Selon des informations révélées par le journal L’Observateur, le ministre de la Justice, Ousmane Diagne, a officiellement saisi le Procureur général de la République pour ouvrir une enquête sur ces violences meurtrières. Le dossier a été transmis, suivant la voie hiérarchique, au procureur Ibrahima Ndoye, en poste près le tribunal de grande instance de Dakar, qui est désormais chargé de diriger les investigations. Une étape majeure pour la justice sénégalaise, qui amorce une rupture avec des années d’impunité.

Une justice qui prend ses responsabilités

Le ministre de la Justice a adressé un courrier formel au Procureur général, enclenchant un processus judiciaire qui pourrait enfin rendre justice aux familles des victimes. La lettre, transmise en toute discrétion mais avec une portée politique indéniable, constitue une première depuis les événements tragiques qui ont marqué le Sénégal entre 2021 et 2024 : répression de manifestations, affrontements entre forces de l’ordre et jeunes protestataires, morts suspectes dans les commissariats ou lors d’opérations de maintien de l’ordre…

Parmi les victimes, plusieurs adolescents, des étudiants, de jeunes travailleurs, tous tombés sous les balles ou morts dans des circonstances opaques. L’image forte en Une du journal L’Observateur, avec les visages figés de certaines victimes, donne un visage humain à ce drame national et rappelle l’urgence de vérité et de justice.

Vers une reconnaissance des crimes d’État ?

L’enquête annoncée ne se limite pas à la qualification de simples homicides ou bavures. Elle viserait, selon nos informations, quatre infractions majeures, dont des crimes contre l’humanité. Ce choix de qualification n’est pas anodin : il ouvre la voie à des poursuites pour des actes systématiques, planifiés ou à caractère politique, contre des civils. Autrement dit, la justice pourrait examiner si certaines actions des forces de sécurité ou des responsables politiques répondaient à un schéma répressif organisé.

Le procureur Ibrahima Ndoye, connu pour son indépendance et sa rigueur, aurait carte blanche pour mener des investigations approfondies. Cela inclut la possibilité d’interroger des membres influents de l’ancien régime, de réquisitionner des vidéos, des rapports de police, et de faire exhumer des corps si nécessaire pour des autopsies indépendantes. Les anciens ministres de l’Intérieur, les responsables de la police nationale, les préfets, voire les chefs politiques à l’époque pourraient être convoqués ou mis en cause.

Un tournant politique et judiciaire

Ce tournant judiciaire intervient dans un contexte de refondation de l’État sénégalais, initiée par le nouveau pouvoir en place depuis mars 2024. La promesse de rupture avec les pratiques d’impunité et la volonté de refonder la justice étaient au cœur des engagements de campagne du président Bassirou Diomaye Faye. Cette enquête s’inscrit dans cette dynamique. Elle pourrait permettre au Sénégal de s’aligner sur les normes internationales en matière de droits humains et de rendre crédible son engagement envers la justice transitionnelle.

Mais cette volonté politique sera-t-elle suivie d’effets concrets ? Rien n’est moins sûr. Car si cette enquête prospère, elle pourrait sérieusement ébranler certains piliers de l’ancien pouvoir, et rouvrir des plaies encore vives dans la société sénégalaise. Déjà, certains cercles proches des anciens dirigeants dénoncent une “chasse aux sorcières” politique. D’autres, au contraire, saluent une « avancée majeure » dans la consolidation de l’État de droit.

Un signal fort aux familles de victimes

Les familles des victimes, longtemps ignorées, voient enfin une lueur d’espoir. Nombre d’entre elles se sont regroupées dans des collectifs, comme le Collectif des familles de victimes de la répression, qui réclame depuis trois ans vérité et justice. Ce collectif a régulièrement interpellé les institutions nationales et internationales, et sa détermination semble aujourd’hui porter ses fruits.

« Nos enfants sont morts pour que le Sénégal reste un État de droit. Il est temps que leurs bourreaux soient jugés », a déclaré une mère de victime lors d’un sit-in récent. Pour ces familles, la vérité judiciaire est aussi une étape du deuil.

Et maintenant ?

Le chemin vers la justice reste semé d’embûches. L’ouverture d’une enquête ne garantit pas automatiquement des procès ni des condamnations. Il faudra que le parquet mène ses investigations sans entraves, que les juges d’instruction soient saisis, et que les institutions résistent aux pressions. Mais l’initiative est posée, et elle est historique.

Jamais encore la justice sénégalaise n’avait osé toucher à la responsabilité de l’État dans des morts de manifestants. Jamais elle n’avait envisagé la qualification de crimes contre l’humanité pour des faits survenus en période de tensions politiques internes.

Cette enquête sera un test pour la justice sénégalaise. Un test de sa capacité à résister aux influences politiques, à rendre justice de manière indépendante, et à guérir les blessures d’un peuple qui n’a jamais oublié ses martyrs.

Sidy Djimby NDAO

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