Cybercriminalité sexuelle : le masque est tombé sur « Kocc Barma »… tout sur son business de la honte

El Hadji Babacar Dioum, cerveau présumé d’un vaste réseau de chantage numérique et de diffusion de contenus intimes, a été arrêté à Dakar après sept ans de cavale. Une onde de choc dans un pays encore peu armé face aux violences numériques.
Il se faisait appeler « Kocc Barma » en référence au philosophe wolof du XVIIᵉ siècle. Mais derrière ce pseudonyme à connotation intellectuelle se cachait un tout autre personnage : El Hadji Babacar Dioum, un Sénégalais de 34 ans, présenté comme le principal instigateur d’un vaste réseau de cyberchantage et de diffusion de contenus pornographiques à caractère non consenti.
Arrêté le 17 juillet 2025 à Dakar par la Division spéciale de lutte contre la cybercriminalité (DSC), il a été inculpé et placé sous mandat de dépôt quelques jours plus tard. Retour sur une affaire tentaculaire qui a secoué l’opinion publique et relancé le débat sur la régulation numérique.
Une arrestation minutieusement préparée
Il aura fallu près de sept ans d’enquête et des milliers de signalements pour que la police sénégalaise mette enfin la main sur « Kocc Barma ». L’opération, menée en toute discrétion dans le quartier Liberté III de la capitale, a permis l’interpellation de Dioum, alors qu’il tentait de brouiller les pistes en utilisant plusieurs identités et équipements numériques sophistiqués.
Son mode opératoire ? Se cacher derrière l’anonymat du web, administrer plusieurs sites hébergeant du contenu intime obtenu sans consentement – notamment Seneporno et Babiporno – et monnayer le silence des victimes.
Un butin numérique glaçant
La perquisition a permis la saisie d’un matériel édifiant : ordinateurs, disques durs, téléphones, brouilleurs de signal, mais surtout des milliers de fichiers classés par catégories – « Newgirls », « Seneg », « Paid not to publish » – attestant d’un système industriel de collecte et de diffusion de sextapes, parfois à l’insu des concernées.
L’enquête révèle qu’un grand nombre de victimes ont payé pour ne pas voir leurs vidéos publiées, certaines jusqu’à 2 millions de francs CFA, voire 9 668 euros dans un cas documenté. Parmi elles, des adolescentes, dont une de 16 ans.
Un business de la honte
L’activité de Dioum ne s’arrêtait pas à la diffusion. Elle s’accompagnait d’un système bien huilé de monétisation via des publicités en ligne, des transactions via Orange Money, Wave, et des complicités locales et étrangères. En tout, près de 93 millions de francs CFA auraient transité sur ses comptes entre 2017 et 2025.
Le suspect menait une vie aisée, entre véhicules de luxe, restaurants huppés et faux carnets de vaccination. Il aurait même utilisé de fausses cartes d’identité pour camoufler ses activités.
Un arsenal judiciaire activé
Le parquet a ouvert une information judiciaire pour une série de chefs d’accusation : diffusion de contenus obscènes, pédopornographie, atteinte à la vie privée, extorsion, blanchiment d’argent, usage de faux et association de malfaiteurs. Des charges lourdes qui pourraient conduire Dioum à des peines cumulées dépassant les vingt ans de prison. Le dossier, complexe, pourrait être requalifié en criminalité transnationale organisée, compte tenu des flux financiers et des relais techniques à l’international.
Une onde de choc nationale
Depuis l’annonce de son arrestation, les témoignages se multiplient. Des victimes, des militantes féministes, des juristes, mais aussi des internautes saluent la fin d’une terreur numérique qui a durablement marqué les consciences. « Ce n’est pas seulement un cybercriminel, c’est un prédateur qui a détruit des vies », déclare une avocate en charge de plusieurs plaignantes. Le ministère de la Justice a annoncé vouloir renforcer la lutte contre les violences basées sur le genre dans l’espace numérique.
La face sombre du numérique sénégalais
L’affaire « Kocc Barma » agit comme un révélateur brutal du vide juridique et institutionnel entourant la protection des données personnelles et l’exposition en ligne des citoyens. Dans un pays où l’accès aux plateformes numériques s’est démocratisé sans accompagnement éducatif, l’impunité a longtemps régné. L’inexistence d’une véritable police du net et les lenteurs judiciaires ont permis à Dioum d’agir presque au grand jour, en toute impunité.
L’ironie d’un nom volé
Il faut enfin souligner le détournement cynique du pseudonyme « Kocc Barma », figure majeure de la pensée wolof, chantre de l’intégrité, de la sagesse et du courage moral. En s’appropriant ce nom, Dioum a voulu bâtir une identité numérique provocatrice, en contradiction frontale avec les valeurs du penseur dont il a usurpé l’image. Une instrumentalisation dénoncée par de nombreuses voix du monde intellectuel et religieux.
Et maintenant ?
La justice devra aller au bout. Au-delà de la personnalité de Dioum, c’est tout un réseau qui reste à démanteler. Des complices, des hébergeurs, des prestataires financiers pourraient être mis en cause dans les semaines à venir. Le gouvernement est également attendu sur le terrain législatif : plusieurs parlementaires appellent à une réforme en profondeur du code pénal pour mieux encadrer les crimes numériques.
Le procès de celui que l’on surnommait dans les rues « le roi de la sextape » s’annonce comme un moment charnière pour la justice sénégalaise, mais aussi pour les droits numériques et la dignité des victimes, souvent stigmatisées et réduites au silence.
Fatou Mbacké NDIAYE











