Tieboudiène contre Jollof Rice : rendons à César ce qui est à César !

Du Sénégal au Nigeria, la controverse culinaro-patriotique est ancienne, mais elle n’a que trop duré. Car en vertu de quel indigne maraboutage le Jollof Rice, ce succédané « made in Nigeria », peut-il encore être présenté comme un cousin germain du véritable ceebu jën ?
À l’heure du souverainisme triomphant en Afrique de l’Ouest, des juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES) aux Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), il est une controverse qui, quoique culinaire, mériterait d’être arbitrée séance tenante avant qu’elle ne finisse par provoquer un conflit majeur entre parents à plaisanterie.
Le sacre récent de la Nigériane Hilda Baci, autrice d’un nouveau record tout juste homologué par le célèbre Guinness Book, vient de raviver le débat, à son corps défendant, en cuisinant à Lagos le plus grand plat de « riz Jollof nigérian » jamais enregistré. De fait, elle et son équipe alignent des chiffres qui donneraient le vertige à une ménagère ouest-africaine normalement constituée, fût-elle rompue à concocter des plats pour de nombreux convives.
Un record du monde pour le Jollof Rice
Son Jollof Rice pesait en effet près de 9 tonnes, dont 4 de riz, et aura nécessité 500 cartons de tomates, 600 kg d’oignons, 168 kg de viande de chèvre et une grande quantité d’huile et d’épices. Le tout ayant mijoté dans une marmite de 23 000 litres, probablement conçue pour nourrir une armée. En mai 2023, la jeune femme avait déjà décroché le record du plus long « marathon de cuisine individuel », en s’activant derrière ses fourneaux pendant plus de 93 heures.
En Côte d’Ivoire, des larmes d’amertume ont sans doute accompagné son triomphe. Car en décembre 2024, l’Ivoirienne Zeinab Bancé avait quant à elle effectué un marathon culinaire de 131 heures en continu avant de voir invalider son exploit un mois et demi plus tard par l’équipe du Guinness World Record – laquelle n’avait reconnu que 71 heures réellement effectuées sur les 131 heures annoncées. Trahie par son caméraman, qui avait malencontreusement oublié d’insérer une carte mémoire dans son engin pendant une large partie du marathon, Zeinab Bancé avait donc vu lui échapper le sacre qui lui semblait promis. Mais revenons-en à nos poissons.
Entré glorieusement au patrimoine immatériel de l’Unesco en août 2022, au terme d’un patient travail de diplomatie gastronomique finalement couronné de succès, le ceebu jën (ou « tieboudiène », dans sa version francisée) est un produit d’appellation contrôlée dont le pédigrée est connu et le copyright, exclusif.
Un vrai « tieb » se doit de contenir du riz brisé, du poisson, des légumes…
Enfanté il y a plus d’un siècle par la Sénégalaise Penda Mbaye, une Saint-Louisienne originaire du quartier de pêcheurs Guet Ndar, dans l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), le ceebu jën (littéralement : riz au poisson) peut se décliner sous différentes variantes secondaires (riz blanc ou rouge ; mollusques, poisson séché ou en boulettes en option…) tout en respectant une orthodoxie culinaire admise d’un bout à l’autre du pays. Un vrai « tieb » se doit en effet de contenir, a minima, du riz brisé, du poisson, de l’aubergine africaine (jaxatu), du chou blanc, de la carotte, de la patate douce et du manioc.
A lire : Sénégal – Le tieboudiène inscrit à l’Unesco : un plat de résistance et de résilience
Quant à l’empire du Jolof (XIVe-XVIe siècle), auquel succédera le royaume du même nom (XVIe-XIXe siècle), si la seconde de ces entités sénégalaises engloba certaines parties de la Mauritanie et de la Gambie actuelles, ni l’une ni l’autre ne se confondirent avec les contrées lointaines (Liberia, Ghana, Côte d’Ivoire, Nigeria) où le « Jollof Rice » se fera un (faux) nom bien plus tard. Dès lors, en vertu de quel indigne maraboutage ce lointain succédané peut-il encore se présenter de nos jours comme un cousin germain du véritable ceebu jën ?
« Le meilleur Jollof Rice est cuisiné au Sénégal »
En 2017, le ministre nigérian de l’Information et de la Culture, Alhaji Lai Mohammed, avait nonchalamment accrédité cette thèse ancienne en déclarant sur CNN que « le meilleur Jollof Rice est cuisiné au Sénégal ». Désireux de rattraper cette boulette, il avait à nouveau mis les pieds dans le plat dès le lendemain, déclarant qu’il avait compris qu’on lui demandait qui était l’inventeur du Jollof Rice !
Les Sénégalais le savent bien : l’usurpation patronymique de cette part de leur histoire se révèle tout aussi indécente que la filiation abâtardie qui voudrait relier ces deux plats à un ADN commun. Outre que le riz utilisé n’est pas le même (riz long grain dans le Jollof Rice, riz brisé dans le ceebu jën), que leurs sauces et assaisonnements respectifs diffèrent, que les légumes qui contribuent à la saveur du mythique « tieb » sénégalais sont quasi absents de son avatar nigérian… c’est leur essence même qui aurait dû mettre un terme, depuis fort longtemps, à cette violation caractérisée de copyright.
En effet, là où un ceebu jën ne saurait se concevoir sans poisson, sauf à devenir un ceebu yapp (riz à la viande), le Jollof Rice vagabonde sans désemparer d’une viande à l’autre : poulet, bœuf, chèvre, mouton… L’assimiler au ceebu jën s’apparente donc à l’une de ces adaptations culinaires douteuses vues par les puristes comme autant d’aberrations, à l’instar de la pizza agrémentée d’ananas, du steak de soja ou de la choucroute de la mer, laquelle – bien que son créateur soit un Alsacien – troque les charcuteries contre des poissons et autres fruits de mer chez les plagiaires du littoral l’ayant revisitée.
Tel un polo Lacoste contrefait à la va-vite, où le mythique crocodile aurait été remplacé par un poisson rouge, le riz Jollof continue donc, sans autorisation ni sanction onusienne aucune, à emprunter à l’empire défunt du Jolof sa noble épopée et au ceebu jën, son inscription en lettres d’or au patrimoine immatériel de l’humanité.
Mehdi Ba
Journaliste à Jeune Afrique, spécialiste du Sénégal











