Enquête : 92 Somaliens expulsés des États-Unis victimes de traitements inhumains sur le sol sénégalais


Le 7 décembre 2019, alors que le Sénégal inaugurait son nouvel Aéroport Blaise Diagne (AIBD), un scandale d’une gravité extrême se déroulait en toute discrétion sur son tarmac. Plus de 92 Somaliens, hommes et femmes, expulsés des États-Unis par le Service américain de l’immigration et des douanes (ICE), ont été enchaînés à bord d’un avion stationné pendant 23 heures à Dakar, subissant des traitements inhumains. Une enquête de Les Échos met en lumière les conditions atroces de cette opération et le silence complice des autorités sénégalaises.
Un rapatriement transformé en calvaire
Les Somaliens, pour certains reconnus coupables de délits mineurs, étaient à bord d’un vol affrété par l’ICE, en provenance de Louisiane, à destination de la Somalie avec escale à Dakar pour ravitaillement. Mais pour des raisons encore floues, l’avion n’a jamais atteint Mogadiscio et a été contraint de retourner aux États-Unis deux jours plus tard, le 9 décembre. Pendant ce temps, les passagers enchaînés ont vécu un véritable cauchemar.
Des témoignages glaçants au tribunal américain
Lors du procès intenté contre l’ICE aux États-Unis, sept des déportés ont témoigné sous serment, décrivant des actes d’une violence psychologique et physique insoutenables. Selon leurs récits, les détenus ont été contraints d’uriner à leurs sièges ou dans des bouteilles lorsque les toilettes de l’avion ont débordé. Les escortes, des agents de l’ICE, n’ont pas hésité à user de violence contre ceux qui osaient protester.
Farah Ali Ibrahim, un demandeur d’asile somalien, raconte : « Après environ 20 heures, je me suis levé pour demander des explications. Un officier m’a attrapé par le col, m’a jeté au sol et m’a traîné dans l’allée tout en me battant. »
Un autre détenu, Abdiwali Ahmed Siyad, affirme :
« Les gardes m’ont refusé l’accès aux toilettes pendant 48 heures et m’ont empêché de prier. Un garde m’a marché sur les fers qui me retenaient et m’a poussé à plusieurs reprises. »
Ces récits, corroborés par plusieurs passagers, rappellent des pratiques d’un autre âge.
Le silence du sénégal sur une ignominie sur son sol
Comment un tel calvaire a-t-il pu se produire sur le territoire sénégalais sans la moindre intervention ou indignation des autorités locales ? Malgré la durée de l’escale, aucune mesure n’a été prise pour vérifier la situation des passagers ou dénoncer les abus. Les autorités aéroportuaires et gouvernementales n’ont émis aucun communiqué à ce jour pour expliquer leur inaction face à ces violations flagrantes des droits humains.
Des justifications controversées de l’ICE
Dans un communiqué, l’ICE nie les accusations de mauvais traitements, affirmant que les détenus ont été nourris régulièrement et que les toilettes étaient fonctionnelles. Pourtant, les témoignages et les éléments présentés lors du procès contredisent cette version.
L’agence précise également que 61 des 92 passagers avaient été condamnés pour des crimes graves tels que des homicides ou des viols. Mais les avocats des plaignants dénoncent cette affirmation, soulignant que certaines condamnations concernaient des délits mineurs, comme le vol à l’étalage.
Des questions sans réponse
• Pourquoi l’avion est-il resté immobilisé si longtemps à Dakar ?
• Comment les autorités sénégalaises peuvent-elles justifier leur silence face à de tels abus sur leur sol ?
• Quelles garanties le Sénégal exige-t-il lors de tels survols ou escales impliquant des passagers vulnérables ?
Enjeux humains et politiques
Les Somaliens craignent désormais un retour imminent en Somalie, où certains disent risquer des représailles du groupe terroriste Al-Shabaab. Cette affaire met en lumière les zones d’ombre des politiques migratoires internationales et le rôle des pays africains, souvent réduits à des bases logistiques pour des opérations qui bafouent les droits humains.
En attendant un éventuel verdict aux États-Unis, le silence des autorités sénégalaises risque de ternir davantage l’image d’un pays qui, en théorie, se veut défenseur des droits humains.
