France : calvaire de 48 heures pour 300 passagers du paris-dakar, Air sénégal encore au banc des accusés

Prévu dimanche matin à 9 h 45, le vol régulier d’Air Sénégal à destination de Dakar n’a quitté Roissy-Charles-de-Gaulle que mardi, à l’aube. Près de 300 voyageurs, dont des familles et des enfants, ont été contraints d’attendre près de deux jours dans des conditions qu’ils qualifient d’« inhumaines ». L’incident survient en pleine période du Grand Magal de Touba, ce qui a contraint nombre de fidèles mourides à annuler leur déplacement pour cet événement religieux majeur.
Une attente qui vire au cauchemar…. Dimanche matin, terminal 2C de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Comme chaque jour, Air Sénégal doit assurer son unique vol Paris-Dakar, prévu à 9 h 45. Parmi les 300 passagers, Clément, un Franco-Sénégalais qui devait rejoindre sa famille à Thiès, se souvient : « On était déjà en zone internationale quand on a vu que l’avion avait du retard. On nous a dit qu’il venait de Dakar et qu’il arriverait un peu plus tard. Rien d’inquiétant au départ. »
Mais à peine quelques minutes plus tard, les annonces commencent à défiler sur les écrans : report à midi. Puis 14 h. Puis, plus rien de clair. « On nous a baladés toute la journée, personne ne nous donnait d’explication précise », poursuit-il. Le dimanche s’achève dans la confusion la plus totale, et aucun avion n’est à quai.
Une prise en charge au rabais
En théorie, le règlement européen CE 261/2004 impose aux compagnies aériennes de fournir assistance et information aux passagers en cas de retard prolongé. Dans les faits, les voyageurs dénoncent un dispositif très en-deçà des obligations légales.
« On nous a donné des chèques-restaurants de 15 €, et encore, pas à tout le monde. Les plateaux repas étaient réservés aux enfants », raconte Aminata, qui voyageait avec ses deux nièces. Les bagages enregistrés n’étaient pas accessibles. « On demandait au moins nos valises pour récupérer des affaires ou des médicaments, mais rien à faire. On nous disait que c’était impossible », poursuit-elle.
La tension monte encore lorsque des forces de l’ordre armées font leur apparition dans la zone d’attente. « On avait l’impression d’être considérés comme des fauteurs de troubles, alors qu’on ne faisait que réclamer nos droits », s’indigne un passager. Des enfants se mettent à pleurer, effrayés par la présence policière.
Le rendez-vous du Magal manqué
Le lundi, l’espoir d’un départ rapide s’amenuise. Les annonces de retard s’enchaînent : 10 h, puis 14 h, puis 18 h… Les voyageurs tentent de se regrouper pour obtenir une réponse claire. « On se sentait piégés. Si on quittait l’aéroport, on perdait notre billet et on devait en racheter un autre », explique un homme qui voyageait pour affaires.
En début de soirée, plusieurs malaises sont signalés. Les pompiers interviennent pour évacuer des personnes épuisées par le manque de sommeil et de nourriture adaptée. « C’est inhumain. On paye un billet plein tarif et on nous traite comme du bétail », lâche un voyageur excédé.
Ce vol ne représentait pas qu’un simple déplacement touristique ou professionnel. Une large majorité des passagers sénégalais de France voyageaient pour participer au Grand Magal de Touba, célébré cette année le mercredi suivant, un événement religieux rassemblant chaque année des millions de fidèles mourides autour du mausolée de Cheikh Ahmadou Bamba.
La délivrance… à 3 h du matin
Pour beaucoup, ce voyage était attendu depuis des mois, voire des années. « Le Magal, c’est sacré pour nous. On économise, on prend des congés, on prépare tout. Et là, à cause de ce retard, beaucoup ont dû tout annuler », explique Serigne M., membre d’un dahira parisien (association religieuse mouride). Les billets perdus, l’impossibilité de trouver un autre vol à temps et la fatigue accumulée ont brisé l’élan de nombreux pèlerins.
« Je devais être à Touba mardi soir pour préparer la réception de mes hôtes. Au final, je suis arrivé jeudi matin, quand tout était fini. Je ne le pardonnerai jamais à Air Sénégal », confie un autre fidèle.
Il faudra attendre mardi, vers 3 h du matin, pour que les passagers soient enfin invités à embarquer. L’avion affrété par Air Sénégal décolle peu après, direction Dakar. « Quand l’appareil a quitté le sol, on a ressenti un énorme soulagement. Mais ça ne fait pas oublier ce qu’on a vécu », résume Fatou, encore marquée par l’épreuve.
Une communication quasi inexistante
Dans ce type de situation, la transparence est essentielle. Mais selon les passagers, Air Sénégal est restée quasi muette. Les informations arrivaient au compte-gouttes, souvent par l’intermédiaire du personnel de l’aéroport plutôt que de la compagnie elle-même. « On nous disait juste “le vol est retardé” sans jamais expliquer pourquoi. Même le personnel semblait perdu », rapporte un voyageur.
Ce n’est que deux jours plus tard qu’Air Sénégal publie un bref communiqué d’excuses, invitant les passagers à déposer une réclamation via son site internet. Un geste jugé bien tardif par les concernés.
Les droits des passagers en question
Le règlement européen est clair : pour un vol au départ d’un pays de l’UE et retardé de plus de trois heures, une indemnisation allant jusqu’à 600 € est possible, en plus de l’assistance matérielle (repas, boissons, hébergement si nécessaire). La distance Paris-Dakar (environ 4 200 km) correspond au plafond maximum d’indemnisation.
Mais encore faut-il que la compagnie reconnaisse sa responsabilité. Air Sénégal pourrait tenter de plaider la « circonstance extraordinaire » pour échapper au versement de ces compensations, mais sans explication précise sur la cause du retard, l’argument serait difficile à tenir. Les voyageurs peuvent saisir directement la compagnie, puis, en cas de refus, la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) ou un médiateur.
Une réputation déjà fragilisée
Ce n’est pas la première fois qu’Air Sénégal se retrouve sous le feu des critiques pour ses retards et annulations. Sur les forums et réseaux sociaux, de nombreux témoignages font état de vols annulés à la dernière minute, de bagages égarés et d’un manque chronique de communication.
En décembre 2024 déjà, un vol Paris-Dakar avait été annulé en raison d’une panne technique, laissant plusieurs dizaines de passagers dans l’incertitude. Début 2025, des perturbations importantes avaient également touché la desserte entre la France et le Sénégal, en pleine période des fêtes.
Les causes possibles
Officiellement, la compagnie n’a pas détaillé les raisons précises de ce blocage de 48 heures. Toutefois, plusieurs facteurs sont régulièrement pointés : une flotte réduite, ne permettant pas de remplacer facilement un appareil en panne ; des difficultés financières chroniques, ayant conduit à réduire certaines dessertes.
Étouffée par une dette de plus de 100 milliards de F CFA, la compagnie nationale sénégalaise, lancée en 2017 sous l’impulsion de l’ancien présidentMacky Sall, traverse à nouveau de graves difficultés. À sa situation financière critique vient d’ailleurs s’ajouter un bras de fer devant les tribunaux avec le géant Carlyle Aviation Partners auquel elle louait des avions depuis plusieurs années. Le pavillon sénégalais,
fait, en effet, l’objet d’un audit du gouvernement depuis le mois d’avril, est plus que jamais sous pression.
Toujours en ce qui concerne les graves griefs reprochés à Air Sénégal, des problèmes de maintenance ou d’approvisionnement en pièces détachées ou encore une organisation interne jugée déficiente par certains anciens salariés.
Les passagers veulent des comptes
Pour beaucoup, il ne s’agit pas seulement d’obtenir un remboursement ou une indemnisation. « On veut qu’ils reconnaissent qu’ils nous ont laissés dans des conditions indignes », martèle un voyageur. Plusieurs passagers envisagent de se regrouper pour engager une action collective contre la compagnie.
En attendant, cet épisode ternit un peu plus l’image d’Air Sénégal, déjà fragilisée sur le marché international. Pour une compagnie qui se veut le porte-drapeau du transport aérien sénégalais, la répétition de tels incidents est lourde de conséquences.
Un avertissement pour l’avenir
L’affaire pourrait aussi servir de signal d’alarme aux autorités sénégalaises, actionnaires majoritaires de la compagnie. Car derrière l’incident ponctuel se cache un enjeu stratégique : la crédibilité d’Air Sénégal sur ses lignes internationales. Si les passagers commencent à se détourner de la compagnie, ce sont des parts de marché et une image nationale qui sont en jeu.
Deux jours de blocage, près de 300 passagers concernés, des conditions de prise en charge dénoncées comme « inhumaines », et une frustration encore plus grande pour de nombreux fidèles privés du Grand Magal de Touba. L’affaire du Paris-Dakar d’Air Sénégal restera comme un épisode amer, où la gestion de crise a failli, et où le rêve d’un voyage spirituel s’est transformé en cauchemar logistique.
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Malgré nos multiples tentatives, impossible de joindre Air Sénégal
Tout au long de notre enquête, nous avons cherché à obtenir la version d’Air Sénégal sur les causes exactes de ce retard et sur la gestion de ses passagers bloqués. Mais à plusieurs reprises, nos appels et messages adressés au bureau de la compagnie à Paris sont restés sans réponse. Une absence de communication qui, pour nombre de voyageurs, ne fait qu’accentuer leur frustration et leur sentiment d’abandon.
Une communication minimale et peu professionnelle
Face à la situation, Air Sénégal n’a pas jugé utile de publier un communiqué officiel détaillé sur son site ou de répondre directement aux médias. La compagnie a choisi de s’exprimer uniquement sur X (ex-Twitter) via un thread découpé en plusieurs messages, contraint par la limite de caractères applicable aux comptes non certifiés. Une méthode peu lisible, d’autant plus que certains tweets du fil ont été supprimés par la suite, laissant des zones d’ombre dans les explications fournies.
Pour beaucoup, ce choix de communication en dit long sur le manque de professionnalisme de la compagnie nationale : non seulement son compte X n’est pas certifié, mais cette absence de statut officiel limite ses capacités de diffusion, ce qui renforce la frustration des passagers et ternit son image auprès du grand public.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France











