Sénégal : les liens opaques et dangereux entre Ousmane Sonko et Mohamed Jamil Derbah, chef présumé d’une organisation criminelle

Une photo montrant le Premier ministre Ousmane Sonko en compagnie de l’homme d’affaires Mohamed Jamil Derbah, dans le bureau officiel du chef du gouvernement, alimente une vive polémique. La photo publiée par le réseau social X par le journaliste Madiambal Diagne a fait parler et interroge sur la respectabilité de ce personnage au profil trouble, présenté par certains opposants comme un intermédiaire sulfureux. Une question centrale domine : le Premier ministre du Sénégal doit-il côtoyer de telles figures ?
Il n’aura suffi que d’une photo circulant sur les réseaux sociaux pour rouvrir un débat sensible sur la gouvernance et les réseaux d’influence qui gravitent autour de la Primature. On y voit Mohamed Jamil Derbah, homme d’affaires basé à Tenerife, debout aux côtés du Premier ministre Ousmane Sonko, dans le bureau du chef du gouvernement sénégalais.
L’image, en elle-même, ne prouve rien d’illégal. Mais elle soulève une question fondamentale pour un exécutif qui se réclame d’une gouvernance éthique : le Premier ministre peut-il se permettre de fréquenter un personnage dont le parcours suscite autant de controverses ?
Un personnage controversé, souvent cité, rarement clarifié
Personnage au parcours particulièrement trouble, Mohamed Jamil Derbah n’a rien du simple homme d’affaires que certains veulent présenter. D’origine libanaise, installé depuis la fin des années 1980 dans le sud de Tenerife, il a longtemps évolué dans un mélange déroutant d’activités : immobilier, hôtellerie, sécurité privée, clubs cannabiques, mais aussi engagement politique avec la création du parti « Fuerza Canaria » et même une incursion diplomatique lorsqu’il a été nommé « conseiller spécial » du Premier ministre de Guinée-Bissau en 2024.
Cette pluralité de casquettes, qui lui servait souvent à se donner une façade de respectabilité, masque un passé particulièrement opaque : Derbah fut notamment chef de la sécurité du mafioso britannique John Palmer, alias « Goldfinger », figure majeure du crime organisé en Europe. Un pedigree qui, à lui seul, aurait dû suffire à écarter tout contact officiel avec un Premier ministre en exercice.
Mais le plus préoccupant reste son implication actuelle dans une vaste enquête judiciaire menée par la Police nationale espagnole. Depuis début 2025, Mohamed Jamil Derbah est considéré par les enquêteurs comme le chef présumé d’une organisation criminelle active à Tenerife, impliquée dans le trafic de drogue, le blanchiment d’argent, la fabrication de faux documents, la corruption et l’association de malfaiteurs. Plusieurs gradés de la police espagnole figurent parmi les personnes arrêtées dans cette affaire explosive.
Interpellé puis placé en détention provisoire en mai 2025, Derbah n’a recouvré une liberté conditionnelle que moyennant une caution de 100 000 € (65,6 millions de F Cfa) l’obligation de rester sur l’île et la confiscation de ses passeports.
Les rapports de « Asuntos Internos » (une unité spéciale de la Police nationale espagnole chargée de surveiller, enquêter et sanctionner les policiers eux-mêmes lorsqu’ils sont soupçonnés de corruption, d’abus de pouvoir ou de liens avec le crime organisé) décrivent un homme dont « les tentacules s’étendent dans toutes les institutions », capable d’influencer élus, fonctionnaires et circuits d’affaires.
Autant dire qu’un tel profil mêlant crime organisé, narcotrafic et corruption est incompatible avec la probité que doit incarner un chef de gouvernement, rendant encore plus incompréhensible la photo le montrant avec le Premier ministre du Sénégal.
Car un chef de gouvernement ne peut se permettre d’être associé à un individu dont le pedigree reste sujet à caution, même en l’absence de preuve d’un quelconque manquement.
Les allégations de Madiambal Diagne mettent le feu aux poudres
Derrière cette révélation, le journaliste et opposant résolu au régime actuel, Madiambal Diagne. Depuis Paris où il vit depuis qu’il a fuit le Sénégal, le journaliste a accentué la pression en affirmant publiquement que les liens entre Ousmane Sonko et Mohamed Jamil Derbah seraient « sur la sellette ». Il affirme également que l’homme d’affaires aurait organisé le premier déplacement du Premier ministre aux Émirats arabes unis.
Des affirmations qui, bien que non confirmées officiellement, trouvent déjà un large écho dans une opinion publique particulièrement attentive aux questions de probité et de moralisation de la vie publique.
La nécessité absolue de protéger la crédibilité de l’exécutif
Depuis son élection, le Président Bassirou Diomaye Faye a construit sa légitimité politique autour d’un engagement fort : rompre avec les pratiques opaques qui ont longtemps entaché la vie politique sénégalaise.
Dans cette optique, la fréquentation de personnalités controversées, même ponctuelle, même informelle, constitue un risque majeur pour l’image du gouvernement. L’entourage d’un Premier ministre doit être irréprochable, ou tout au moins clairement identifiable.
L’existence de zones grises, d’inconnus ou de profils sulfureux suffit, dans un contexte de forte exigence morale, à créer une fragilité politique inutile.
Un Premier ministre exposé à une polémique évitable
Ousmane Sonko, figure politique polarisante, sait combien ses relations personnelles ou professionnelles peuvent être instrumentalisées.
La photo avec Mohamed Jamil Derbah offre un terreau fertile à ses adversaires, qui dénoncent un compagnonnage ambigu, voire dangereux.
Les observateurs le rappellent : le Premier ministre n’a pas le droit à l’erreur dans le choix de ses fréquentations. La stature institutionnelle impose une discipline relationnelle stricte, encore plus lorsqu’il s’agit de personnalités au passé opaque.
Un impératif de clarté pour préserver la rupture promise
Dans un pays où la confiance envers la classe politique s’est longtemps érodée, l’actuel régime ne peut se permettre la moindre approximation.
C’est pourquoi une mise au point officielle est plus que nécessaire. En effet, clarifier la nature exacte des relations entre Mohamed Jamil Derbah et le Premier ministre, démentir ou expliquer, lever toute ambiguïté.
Ce serait, en tout cas, un geste fort, cohérent avec l’idéal de rupture et d’éthique revendiqué depuis l’arrivée au pouvoir.
En attendant, un seul message à envoyer : un État sérieux ne fréquente pas l’ombre. Et il faut le dire que l’enjeu dépasse la simple polémique du moment. Il s’agit de fixer une ligne rouge : un Premier ministre ne peut ni recevoir, ni être associé de manière visible à des personnalités dont la réputation est brouillée. Même sans preuve d’agissements répréhensibles, la perception suffit à nuire. Et dans la vie publique, les fréquentations disent autant que les discours.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France











