Regards croisés sur Haïti : Francesco Gattoni, la dignité comme seule lumière
À Bonneuil-sur-Marne, le photographe italien Francesco Gattoni expose une série d’images prises en Haïti après le séisme de 2010. Loin du misérabilisme, il revendique un regard habité par la dignité, la mémoire et une exigence éthique forgée sur le terrain.
Il parle doucement, presque à distance de ses propres images. Pourtant, derrière cette retenue, il y a une trajectoire dense, faite de terrains, de regards et de fidélités. Photographe italien installé en France depuis 1979, Francesco Gattoni appartient à cette génération formée sur le vif, sans école, mais au contact direct du réel. « Je suis totalement autodidacte », précise-t-il, comme pour rappeler que la photographie est d’abord une affaire de regard avant d’être une technique.
Son parcours, lui, traverse les grandes rédactions européennes. Il travaille pendant près de deux décennies avec Le Monde, collabore avec Corriere della Sera, La Repubblica ou encore El País. Une carrière solide, classique presque, qu’il double d’un travail au long cours sur les portraits d’écrivains. Mais Gattoni ne s’enferme pas dans les cercles consacrés. Il s’intéresse aussi aux invisibles, notamment ces sans-papiers rencontrés dans un centre Emmaüs, dont il recueille les récits dans un ouvrage au titre évocateur : Silencieuse Odyssée. Ce double regard, entre figures reconnues et anonymes, éclaire son travail sur Haïti.
Refuser le spectaculaire
Lorsqu’il découvre Haïti pour la première fois, c’est dans le cadre d’une résidence artistique. Il y retournera à plusieurs reprises, notamment pour une organisation humanitaire. Mais face au choc du séisme de 2010, le photographe ne cherche pas à fabriquer une narration préconçue. « Je n’avais pas d’idée arrêtée », explique-t-il. Ce qu’il découvre sur place s’impose alors à lui : « un peuple fier », marqué par des conditions de vie extrêmes mais habité par « une très grande dignité ».
Dans ses images, cette ligne est perceptible. Rien de spectaculaire. Pas de complaisance dans la ruine. Le regard se déplace ailleurs, vers les gestes, les postures, les silences. La catastrophe est là, mais elle n’écrase pas tout. Elle coexiste avec une forme de tenue, presque une résistance intérieure.
Photographier sans voler
Chez Gattoni, la question éthique n’est pas un discours plaqué. Elle se joue dans la pratique. Dans la manière d’être présent, de se tenir, d’approcher. « Quand je fais un reportage, j’essaie de vivre avec les gens », insiste-t-il. Il évoque ses expériences à Cuba ou en Roumanie, où il partage le quotidien des habitants pour accéder à une vérité plus profonde. Une immersion qui change tout : elle autorise des images que la distance rendrait impossibles.
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Mais dans l’espace public, l’exigence reste la même : ne jamais trahir. « Je ne prends jamais des photos en cachette », tranche-t-il. L’instinct guide, mais le respect prime. Si quelqu’un refuse, la photo n’existe pas. Il raconte cette scène à Cuba : une femme face à la mer, absorbée dans une intimité presque sacrée. Cette fois, il demande. Elle accepte. Deux images, pas plus. Puis il s’éloigne. Tout est là. Dans cette limite. Dans cette retenue. Photographier, oui, mais sans arracher.
Rappeler l’histoire
L’exposition ne se contente pas de montrer Haïti après le séisme. Elle invite à remonter le fil. À comprendre. Car pour Gattoni, le regard du public doit dépasser l’instant figé de la catastrophe. « Je voudrais qu’on s’intéresse à l’histoire d’Haïti », dit-il. Une histoire qu’il qualifie d’« incroyable ».
Il rappelle ce moment fondateur : des esclaves qui se soulèvent, prennent le maquis, battent les puissances coloniales et donnent naissance à la première république noire indépendante. Une victoire arrachée face à Napoléon Bonaparte, symbole d’un ordre impérial pourtant redoutable. Mais cette conquête a un prix. Une dette imposée, écrasante, qui hypothèque durablement l’avenir du pays. « Ils paient encore aujourd’hui leur courage », résume-t-il.
Dans cette perspective, les images prennent une autre dimension. Elles ne documentent pas seulement une tragédie contemporaine. Elles s’inscrivent dans une longue chaîne d’injustices et de résistances.
Le regard du photographe sur Haïti aujourd’hui est sans détour. La situation actuelle, marquée par la violence des gangs et l’effondrement des structures étatiques, le frappe par son absurdité. « C’est une grande tristesse », confie-t-il. Il parle d’un pays laissé à lui-même, sans véritables soutiens, miné par des forces incontrôlées.
Une réalité qui dépasse le simple constat politique pour devenir presque incompréhensible. Et pourtant, une question demeure, lancinante : comment les Haïtiens continuent-ils à vivre dans un tel contexte ? La réponse, chez lui, revient toujours au même point : la dignité.
L’image menacée
À la fin de l’entretien, le propos s’élargit. Il quitte Haïti pour interroger la photographie elle-même. À l’heure des smartphones, où chacun produit et diffuse des images en continu, Gattoni marque une frontière nette : « Ce n’est pas prendre des photos qui fait un photographe. »
Pour lui, la photographie relève d’une pensée. D’une relation au monde. D’un regard construit. L’image d’auteur, dit-il, est celle où le photographe parle aussi de lui-même en photographiant les autres. Mais c’est ailleurs que se situe son inquiétude principale : l’irruption de l’intelligence artificielle. Il y voit une menace directe, un « pillage monstrueux » des images et des styles.
Il cite le travail de Josef Koudelka pour illustrer ces dérives : des images générées qui imitent, recyclent, reproduisent sans créer. « Une sorte de vol », tranche-t-il. Dans un monde saturé d’images, la question devient alors simple et radicale : qu’est-ce qu’un regard authentique ?
Au fond, l’exposition de Francesco Gattoni à Bonneuil-sur-Marne n’est pas seulement un témoignage sur Haïti. C’est une déclaration de méthode. Une manière de dire que la photographie peut encore résister à la facilité, au sensationnalisme, à la prédation visuelle. Ses images ne crient pas. Elles tiennent.
Et dans ce silence, elles imposent une évidence : même au cœur du chaos, il existe des visages, des corps, des gestes qui refusent de céder. Une dignité irréductible, que le photographe n’invente pas, mais qu’il choisit de regarder.