Environnement

Péril en mer : le «Mersin» fait naufrage au large de Dakar et expose le Sénégal aux turbulences de la flotte fantôme russe

le «Mersin» qui a fait naufrage au large de Dakar est soupçonné de faire partie de la flotte fantôme russe
le «Mersin» qui a fait naufrage au large de Dakar est soupçonné de faire partie de la flotte fantôme russe

En train de sombrer au large de Dakar, le pétrolier-chimiquier M/T Mersin suscite de fortes inquiétudes dans les milieux maritime, environnemental et diplomatique. L’affaire ravive aussi les tensions nées après la capture, fin février, de l’étudiant sénégalais Malick Diop par l’armée ukrainienne, un épisode jamais élucidé et désormais réactivé par les implications russes autour du navire.

Le Sénégal se retrouve de nouveau happé par une affaire internationale dont il n’est, pourtant, ni l’acteur principal ni l’initiateur. Au large de Dakar, à quelque 80 kilomètres des côtes sénégalaise, le pétrolier-chimiquier M/T Mersin sombre lentement, après qu’une entrée d’eau massive dans la salle des machines a provoqué une perte brutale de stabilité. Le navire, battant pavillon panaméen mais opéré par la compagnie turque Beşiktaş Shipping, transportait près de 50 000 tonnes de produits pétroliers chargés en août dernier dans le port russe de Taman, en la mer Noire. Son immobilisation prolongée au large de Dakar, signalée depuis le 24 novembre, intriguait déjà les observateurs.

le «Mersin» qui a fait naufrage au large de Dakar est soupçonné de faire partie de la flotte fantôme russe

le «Mersin» qui a fait naufrage au large de Dakar est soupçonné de faire partie de la flotte fantôme russe

Les autorités sénégalaises ont immédiatement dépêché leurs équipes de secours, conscientes qu’un tel événement pourrait provoquer une marée noire d’ampleur inédite dans la région. À Dakar comme le long de la Petite-Côte, la possibilité d’un déversement massif suscite un mélange d’inquiétude et de colère. Les zones concernées abritent les plus importantes communautés de pêche artisanale du pays, et constituent un pilier de l’économie nationale. La moindre fuite d’hydrocarbures suffirait à priver des milliers de familles de leurs ressources quotidiennes, en plus d’altérer durablement un écosystème déjà fragilisé par la surpêche étrangère.

Pour Dakar, l’enjeu est double. Il faut répondre à l’urgence environnementale tout en éclaircissant les conditions troubles entourant le navire. Le Mersin est en effet identifié par plusieurs analystes maritimes comme appartenant à la « flotte fantôme » russe, un ensemble de tankers vieillissants, parfois mal assurés ou opérés par des sociétés-écrans, utilisés par Moscou pour contourner les sanctions occidentales. Depuis deux ans, ces navires sillonnent discrètement les eaux africaines, échappant souvent aux contrôles techniques poussés ou aux normes classiques de surveillance maritime. Certains accostent ou stationnent près de ports africains sans que leurs cargaisons ni leurs destinations finales soient clairement établies.

Dans ce dossier, les zones d’ombre s’accumulent. Le navire était immobile depuis plusieurs jours avant l’incident. Aucune cause formelle n’a été avancée pour expliquer la brèche, et aucune déclaration officielle, ni de l’armateur ni des autorités étrangères impliquées, n’est venue éclairer les circonstances. Pourtant, sur les réseaux sociaux, des rumeurs d’attaque circulent depuis hier, notamment dans des canaux pro-ukrainiens. Aucune preuve tangible ne permet pour l’instant de soutenir cette hypothèse.

Si les rumeurs d’attaque persistent, c’est qu’il a trois jours, deux pétroliers sanctionnés, le Kairos et le Virat, ont pris feu en mer Noire à quelques dizaines de milles nautiques des côtes turques. Les autorités turques ont indiqué que deux pétroliers liés à la « flotte fantôme » russe et figurant sur la liste des sanctions internationales ont pris feu vendredi en mer Noire, près du détroit du Bosphore, ce qui a déclenché une vaste opération de sauvetage. Le premier navire, le Kairos, battant pavillon gambien, a explosé et pris feu à environ 28 milles nautiques de la côte turque de la province de Kocaeli, alors qu’il naviguait sans cargaison entre l’Égypte et le port russe de Novorossiysk. Peu après, un deuxième pétrolier, le Virat, a été touché dans une autre zone de la mer Noire, à environ 35 milles nautiques de la côte turque, a rapporté le ministère turc des transports.

Selon la presse turque, « les services de sécurité ukrainiens ont revendiqué les frappes de vendredi ». Un responsable a déclaré à Reuters que des drones navals avaient touché les deux pétroliers alors qu’ils se dirigeaient vers un port russe pour charger du pétrole destiné aux marchés étrangers. « Les images montrent qu’après avoir été touchés, les deux pétroliers ont subi des dommages importants et ont été mis hors service. Cela portera un coup dur au transport de pétrole russe », a affirmé le responsable ukrainien.

Ces deux navires naviguent sous le coup de sanctions internationales pour avoir transporté du pétrole russe. Le Kairos est visé par des sanctions du Royaume-Uni et de l’Union européenne, tandis que le Virat est sous sanctions des États-Unis et de l’Union européenne.

De son côté, Dakar adopte la prudence, insistant sur la nécessité d’une enquête technique avant d’évoquer un acte hostile ou un sabotage. Selon nos informations, les autorités sénégalaises ont immédiatement activé une cellule de crise sous la supervision de la Haute autorité chargée de la coordination de la sécurité maritime, de la sûreté maritime et de la protection de l’environnement marin (Hassmar), en coordination avec la Marine sénégalaise, l’Agence nationale des affaires maritimes et l’Autorité portuaire de Dakar. Tous les membres d’équipage ont été secourus sains et saufs ; aucun blessé n’est à déplorer.

L’autorité portuaire de Dakar a confirmé que les actions prioritaires comprennent l’évaluation des mesures d’étanchéité pour stabiliser le navire, l’étude des procédures de vidange en toute sécurité de la cargaison de carburant et le déploiement d’un barrage antipollution autour du Mersin par mesure de précaution. La Marine nationale française a dépêché un navire pour appuyer les opérations et évaluer la situation.

Cette affaire résonne toutefois dans un contexte diplomatique déjà chargé pour le Sénégal. Fin février, l’étudiant sénégalais Malick Diop avait été capturé par l’armée ukrainienne, dans des circonstances qui avaient stupéfié l’opinion nationale. Les images de sa capture, diffusées sur les réseaux sociaux, avaient été suivies d’accusations affirmant qu’il combattait pour les forces russes. Sa famille, tout comme plusieurs organisations sénégalaises, avait catégoriquement rejeté cette version, soutenant qu’il avait été enrôlé de force après un contrôle musclé. Le ministère des Affaires étrangères, alors sous pression, avait demandé des explications à Kiev, sans obtenir de réponses pleinement satisfaisantes. Depuis, l’affaire n’a jamais été résolue et demeure un point de tension latent dans les relations entre Dakar, Moscou et Kiev.

Le naufrage du Mersin, en pleine zone économique sénégalaise, remet brutalement ces enjeux au premier plan. Il interroge la capacité du Sénégal à surveiller son espace maritime face à des navires liés à des opérations géopolitiques complexes, aux ramifications discrètes mais profondes. Il rappelle également combien la guerre russo-ukrainienne, pourtant éloignée de l’Afrique de l’Ouest, projette ses conséquences sur les côtes sénégalaises, parfois de manière inattendue.

Au-delà des considérations internationales, le gouvernement sénégalais doit désormais gérer une situation de crise en accélération. Les services spécialisés multiplient les analyses pour déterminer si les cuves du Mersin menacent de céder. La marine, les unités anti-pollution et les partenaires étrangers disponibles coordonnent leurs moyens pour éviter le pire. Le Président Bassirou Diomaye Faye, selon plusieurs sources administratives, suit personnellement le dossier. Il sait qu’une catastrophe marine impliquerait non seulement un lourd préjudice écologique, mais aussi des conséquences politiques immédiates dans un contexte où la population attend de l’État une fermeté totale dans la protection des côtes.

Dakar, qui a toujours cherché à maintenir des relations diplomatiques équilibrées entre grandes puissances, avance avec prudence. Le gouvernement refuse d’être entraîné dans une lecture partisane du naufrage, mais il ne peut ignorer la charge symbolique que représente l’implication d’un navire associé à la flotte fantôme russe. Le pays se retrouve ainsi au cœur d’une équation délicate : préserver sa souveraineté maritime, protéger son environnement, coopérer avec ses partenaires internationaux et éviter les surinterprétations dans un contexte international inflammable.

Alors que le Mersin continue de sombrer, les Sénégalais guettent avec anxiété les prochaines heures. Elles diront si le pays devra affronter une crise écologique majeure, si la responsabilité du navire pourra être clairement établie, et si cet épisode ouvrira une nouvelle séquence diplomatique autour de la présence russe dans les eaux ouest-africaines. Une certitude s’impose déjà : ce naufrage n’est pas un accident isolé. Il révèle l’exposition croissante du Sénégal à des dynamiques mondiales qui se jouent loin de ses frontières, mais dont les vagues, parfois, viennent mourir sur ses rivages.

Sidy Djimby NDAO

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