À l’Onu : Macky Sall à l’épreuve du grand oral des États

Auditionné devant l’Assemblée générale des Nations unies dans le cadre du processus de désignation du prochain secrétaire général, Macky Sall n’a pas seulement déroulé sa vision. L’ancien président sénégalais a surtout dû répondre aux interrogations pressantes des États membres et de plusieurs groupes de pays sur les blocages du Conseil de sécurité, la guerre en Ukraine, les droits humains, le financement du développement, la réforme de l’ONU, le climat ou encore la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale.
Au-delà de son propos introductif, c’est dans l’exercice des questions-réponses que Macky Sall était particulièrement attendu, mercredi à New York, lors de la séance de dialogue entre l’Assemblée générale des Nations unies et les candidats au poste de secrétaire général. Face à lui, plusieurs délégations ont porté des préoccupations lourdes, parfois très politiques, sur les guerres en cours, les défaillances du multilatéralisme, les déséquilibres de l’organisation et les frustrations persistantes du Sud global.
De Singapour à l’Ukraine, de l’Union européenne au G77 et à la Chine, du groupe ACT au Mouvement des non-alignés, jusqu’au groupe des États africains, les questions ont dessiné les lignes de fracture du système international. Et Macky Sall, lui, a tenté d’y répondre en se présentant comme un homme de dialogue, de réforme et de médiation, attaché à bâtir des ponts entre positions adverses.
Interpellé d’entrée par Singapour au nom du groupe des petits États, Macky Sall a voulu rassurer sur l’attention qu’il entend porter aux pays les moins puissants dans les équilibres internationaux, tout en insistant sur le rôle de l’Assemblée générale.
« On parle de Nations unies, c’est ma profonde conviction, quelles que soient la taille des nations. Il n’y a pas de petits ou de grands États. Il peut y avoir de petits pays ou de grands pays, mais selon moi, il faut absolument prendre en considération les circonstances des petits États, eu égard au respect de l’État de droit et des résolutions du Conseil de sécurité et même de l’Assemblée générale. Je mets simplement l’importance que j’accorde à l’ensemble des pays membres, qu’ils soient grands ou petits », a déclaré Macky Sall.
Dans le même registre, l’ancien chef de l’État sénégalais a promis de veiller à ce que les petits États, les États insulaires et les pays enclavés ne soient pas les oubliés des grandes orientations onusiennes.
« La spécificité de l’ONU, c’est d’avoir ce grand rassemblement mondial où petits États comme grands États ont un peu les mêmes droits, en tout cas au niveau de l’Assemblée générale. (…) En tant que secrétaire général, si j’ai la confiance des États membres, je verrai à ce que les petits États, tout comme les États insulaires ou les États enclavés, puissent trouver également leurs intérêts dans les politiques majeures », a-t-il ajouté.
Questionné sur les Objectifs de développement durable et le Pacte pour l’avenir, Macky Sall a reconnu l’ampleur du retard accumulé, tout en plaidant pour un modèle de financement dépassant la seule aide publique au développement.
« En 2015, on s’est rendu compte qu’on était loin du compte. Il a fallu relancer de nouveaux objectifs de développement durable sur lesquels on a voulu changer la façon de financer le développement puisque pour les OMD, on s’était focalisé sur l’aide publique au développement. On a vu que cela n’a pas permis d’aller plus loin. (…) C’est toute la philosophie de la nouvelle architecture financière internationale pour justement, l’après-2030, qu’on puisse engager un nouvel agenda tenant compte cette fois-ci vraiment de l’implication du secteur privé et de la mitigation des risques par rapport aux pays en développement afin que le financement soit mixte », a soutenu Macky Sall.
Sur le dossier ukrainien, la question posée par Kiev au nom du triangle de Lublin, de l’Union européenne et de l’Uruguay était l’une des plus sensibles. L’Ukraine a interrogé le candidat sur l’impunité, les crimes de guerre et le rôle du secrétaire général lorsqu’un membre permanent du Conseil de sécurité est lui-même partie au conflit. Macky Sall a répondu en rappelant ses démarches passées comme président en exercice de l’Union africaine, tout en reconnaissant les limites structurelles du système.
« Cela fait quatre ans que le conflit a éclaté. Et lors de ma présidence de l’Union africaine, j’ai fait de mon mieux personnellement pour trouver une solution. Je me suis rendu à Kiev avec six autres chefs d’État africains. Je suis aussi allé à Sotchi en juin 2022 au nom de l’Union africaine. Et nous savons que lorsqu’un membre permanent du Conseil de sécurité participe à un conflit, il est très difficile de trouver une solution. On le sait toutes et tous », a déclaré Macky Sall.
Sans éluder l’obstacle du veto, il a plaidé pour une mobilisation politique plus large afin de sortir de la paralysie du Conseil sur les conflits les plus graves.
« La seule manière d’éviter, en tout cas le blocage du Conseil, c’est de poursuivre la réflexion d’abord au niveau du Conseil de sécurité, parler vraiment aux différents membres, en particulier aux membres permanents, mais également au niveau de l’Assemblée générale. Il faut que ce débat soit le débat des États membres pour qu’au moins sur les questions de guerre, sur les questions de droits de l’homme majeurs, lorsqu’il y a un conflit, qu’on puisse éviter tout droit de veto et qu’on puisse aller vers la résolution des conflits », a-t-il affirmé.
L’Union européenne, elle, l’a poussé sur un autre terrain : celui des droits humains, de leur faible part dans le budget de l’ONU et des arbitrages qu’il compte faire s’il est élu. Macky Sall a reconnu un déséquilibre.
« Je suis d’accord avec vous qu’un pour cent des dépenses seulement consacrées aux droits humains. Quand on considère qu’il y a trois piliers fondamentaux, on peut considérer qu’il y a un déséquilibre. Il faudra que, bien sûr, j’évalue si je suis élu dans les premières semaines, la répartition du budget compte tenu du fait que nous allons engager une réforme qui est devenue inévitable parce que l’organisation, on le voit bien, fait face à une crise sans précédent », a-t-il répondu.
Dans le prolongement, il a expliqué que la réforme budgétaire devra, selon lui, permettre de dégager des ressources nouvelles pour le pilier des droits humains.
« À partir du moment où on va engager cette réflexion avec les États membres, l’organisation verra quelles sont les mesures concrètes de réforme pour éviter ce qu’on appelle le wastage, les duplications, les mandats qui se chevauchent et les méthodes de travail. Sur cette base, on pourra réaffecter certainement des ressources plus significatives aux droits humains qui sont universels, on l’a dit, et indivisibles. Je prêterai une attention particulière à ce propos », a assuré Macky Sall.
Toujours face aux Européens, l’ancien président sénégalais a été invité à désigner les conflits qu’il jugerait prioritaires. Sa réponse a dessiné une hiérarchie de l’urgence sans pour autant établir de stricte exclusivité.
« Il y a tellement de conflits. Il n’y a pas un conflit plus important qu’un autre, mais aujourd’hui, l’actualité nous montre que l’urgence, c’est la résolution du conflit entre les États-Unis d’Amérique, Israël et la République islamique d’Iran. (…) Je n’oublie pas bien sûr le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Et je n’oublie pas, venant d’Afrique, le conflit sur le Soudan, qui est le plus meurtrier aujourd’hui, où on a le plus de victimes qui se déplacent et où l’action humanitaire est plus que jamais une urgence », a-t-il déclaré.
Le G77 et la Chine ont, pour leur part, mis l’accent sur la crise financière de l’organisation, l’équilibre géographique dans les nominations et l’indépendance du secrétariat. Macky Sall a fait de la restauration de la confiance une condition du redressement financier de l’ONU.
« Le Secrétaire général que je serai mettra tout en œuvre pour d’abord restaurer la confiance, parce que c’est de la restauration de cette confiance dont dépendra la facilité de mobiliser justement les obligations financières des États membres. (…) Nous allons très rapidement montrer ce que le système peut faire pour améliorer sa gestion et éviter les duplications, mais les efforts ne se limiteront pas à cela. Il va falloir que les pays respectent leur engagement en matière de contribution », a-t-il expliqué.
Sur la représentation des États et l’impartialité du secrétariat, il a invoqué la Charte et son propre parcours pour se présenter comme un futur secrétaire général indépendant.
« Il faut tenir compte de la répartition géographique dans le recrutement des staffs, en particulier pour les postes importants au niveau du secrétariat. Ce sera une chose qui sera faite de façon tout à fait équitable. (…) Le secrétaire général ne doit être inféodé à aucun État membre. (…) Je serai un secrétaire général tout à fait neutre et indépendant qui aura pour seule mission d’apporter tout son soutien à l’organisation et toute sa crédibilité pour que nous puissions justement bâtir ces ponts », a déclaré Macky Sall.
La société civile, elle, l’a interrogé sur l’adaptation de l’ONU à un monde radicalement transformé. Là encore, le candidat a mis en avant l’idée d’un nouveau modèle de coopération.
« Je crois que la société civile est très importante pour l’organisation. Nous devons changer la donne avec les États membres et voir ce que la société civile peut mieux faire dans le domaine de la paix, de la sécurité et de l’action humanitaire. Je crois que nous pouvons vraiment travailler de façon transparente avec une étroite coopération avec la société civile », a-t-il estimé.
Le groupe ACT, représenté par le Pérou, a, lui, remis sur la table la question du rôle complémentaire de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité, mais aussi celle du multilinguisme. Macky Sall s’est montré favorable à une valorisation plus poussée des langues au sein de l’organisation, y compris grâce aux nouvelles technologies.
« Le multilinguisme est une richesse et nous devons tout faire pour le préserver. Nous avons six langues officielles. Il nous faut aller vers l’application de ces langues dans le travail. (…) Je suis sûr que si je suis ce personnage, je vais travailler aussi avec l’intelligence artificielle pour que non seulement les six langues officielles soient vraiment pratiquées de façon plus facile, mais toutes les autres langues », a-t-il déclaré, non sans glisser une pointe d’humour sur son espagnol encore hésitant.
Répondant au même groupe, il a aussi insisté sur sa vision “intégrée” des crises, liant paix, sécurité, développement et droits humains.
« Il ne peut pas y avoir de développement sans paix. Dans les pays où il y a la guerre, on ne peut plus parler de développement. On parle de mort, on parle de déplacés, on parle de réfugiés, on ne parle plus de développement ni d’éducation. (…) Il faut donc combiner l’ensemble et je crois que déjà, il y a un effort que les Nations unies font, mais il faut insister davantage sur cette dimension économique qui doit accompagner la dimension maintien de la paix ou même rétablissement de la paix », a-t-il souligné.
Le Mouvement des non-alignés l’a ensuite ramené à l’essentiel : que faire pour sauver un multilatéralisme miné par les divisions et la défiance ? Macky Sall a défendu l’idée que le problème n’est pas tant l’outil onusien que l’incapacité des États à surmonter leurs contradictions.
« Le multilatéralisme, en réalité, n’est pas en cause. Ce qui est en cause, ce sont nos divisions. C’est également le fait que nous ne soyons pas en mesure de défendre et de dépasser les contradictions qui font que de plus en plus, malheureusement, on constate effectivement une sorte d’inefficacité. Mais ça, le secrétaire général, lui, il n’agit pas au nom des États, mais il doit être un facilitateur. Il doit être, comme je l’ai dit, quelqu’un qui construit les ponts entre les différentes positions qui les rapprochent », a déclaré Macky Sall.
Enfin, le groupe des États africains, par la voix du Mali, a recentré le débat sur les revendications historiques du continent : réforme du Conseil de sécurité, mise en œuvre de la résolution 2719 sur les opérations de paix africaines, articulation entre l’Agenda 2030 de l’ONU et l’Agenda 2063 de l’Union africaine, accès au financement climatique. Macky Sall a salué le rôle des casques bleus avant de plaider pour une coopération plus étroite entre l’ONU et les organisations régionales.
« Il faut accentuer la prévention des conflits et il faut surtout assurer une meilleure coordination entre l’ONU et les organisations régionales. Et vous avez bien fait de citer la résolution 2719 qui définit un cadre, et je pense que c’est une bonne approche de ce que l’ONU doit faire, c’est-à-dire s’appuyer principalement sur les organisations régionales, avec l’Union africaine pour ce qui nous concerne », a-t-il déclaré.
Sur le développement, le climat et les grands cadres stratégiques, il a insisté sur la nécessité d’une cohérence plus forte entre les agendas internationaux et africains.
« Je suis élu, travailler très étroitement avec l’Union africaine pour la mise en œuvre de la résolution 2719, mais travailler également pour qu’il y ait une convergence entre l’Agenda 2030 de l’ONU, l’Agenda 2063 de l’Union africaine, mais également le Pacte de l’avenir qui est déjà un pacte pour l’ensemble du système onusien. (…) Je veillerai à ce que les pays engagés dans cette voie aillent pour une transition climatique qui soit juste et équitable », a ajouté Macky Sall.
Au terme de cet exercice, une ligne de force se dégage du positionnement du candidat sénégalais : celle d’un secrétaire général qu’il voudrait à la fois réformateur, conciliateur et attentif aux déséquilibres du système international. Reste que ce “grand oral” a aussi rappelé l’ampleur des attentes, des tensions et des contradictions que devra affronter quiconque prendra les rênes d’une ONU sommée de prouver, plus que jamais, qu’elle peut encore servir de passerelle dans un monde fracturé.











